FRAPPES EN SYRIE : ÉVALUATION DE « L’ÉVALUATION NATIONALE »
(Stratediplo)
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Utilisé en justification d’un acte d’agression, crime contre la paix considéré comme la transgression suprême du droit international, le document publié le 14 avril par le gouvernement français mérite d’être évalué.

 

Circonstances

Cette « évaluation nationale » datée du 14 avril a été bouclée tardivement vendredi 13 au soir (juste avant l’attaque française de la Syrie), et publiée sur les sites respectifs des ministères des affaires étrangères et des armées quelques heures plus tard, samedi 14 avril, ce qui signifie soit que deux ministres l’ont lue et approuvée très rapidement samedi matin, soit qu’ils en connaissaient d’avance le contenu (rédaction sur commande). La référence introductive à des « renseignements déclassifiés obtenus par les services français » appelle l’attention. En effet le rédacteur n’indique pas qui avait initialement classifié, puis très rapidement déclassifié (en moins d’une semaine) les « renseignements » que les services français ont ensuite obtenus, si ce qu’ils ont obtenu était des renseignements déclassifiés. Et comme peu de témoins de première main présents à Douma le 7 avril avaient l’autorité de classifier des informations, cela signifie que ces informations déclassifiées (donc initialement classifiées) que les services français ont obtenues, leur ont en fait été communiquées par des sources capables de classifier (et déclassifier) des informations, c’est-à-dire des services étatiques étrangers.

En résumé l’évaluation nationale repose, d’après son introduction, sur des informations de source ouverte et des « renseignements » donnés par un autre pays. Certes les doutes que le rédacteur induit plus loin sur sa maîtrise du français pourraient laisser imaginer une déportation du participe « déclassifiés » en fin de ligne et de phrase, qui signifierait que les renseignements obtenus par les services français aient été déclassifiés avant de lui être communiqués, opération précipitée indiquant d’une part que le rédacteur n’est lui-même pas habilité à connaître des informations classifiées et d’autre part que lesdites informations ne revêtent aucun caractère de gravité ou de confidentialité et qu’elles avaient été temporairement classifiées pour leur donner du poids ; mais cette interprétation excusatrice est exclue par l’indispensable maîtrise de la grammaire attendue de tout énarque en milieu de carrière donnant à un ministre les éléments permettant au président de prendre une décision aussi grave qu’une entrée en guerre en violation de la charte de l’ONU. Dans tous les cas, la déclassification d’informations moins d’une semaine après leur classification est un événement suffisamment inouï pour être souligné.

 

Rédacteur

Sauf homonymie, le rédacteur est un conseiller des affaires étrangères sorti de l’École Nationale d’Administration en 2001, dont le ministère des armées a jugé opportun d’effacer le nom sur la copie publiée sur son site, l’original étant celui, signé (l’identification du rédacteur est d’ailleurs obligatoire dans les administrations), paru initialement sur le site du ministère des affaires étrangères, et depuis lors remplacé par la copie anonyme. Ce rédacteur n’est pas médecin puisqu’il considère les déclarations d’odeurs et les images de fumée comme des symptômes, et il n’est pas militaire puisque la phrase sur l’utilité d’une couverture aérienne semble ajoutée par un autre rédacteur et qu’il ignore la signification tactique du verbe appuyer. Cependant il déploie avec constance le fameux style de dissertation dit science-poseur attendu des candidats à l’ENA.

 

Forme

L’intitulé « évaluation nationale » correspond à une forme de document conjectural en usage au ministère des affaires étrangères depuis au moins avril 2017, connu pour sa diffusion simultanée en français et en anglais et pour son style dissertatif. La note de bas de page prétendant que le document est « constitué d’analyses techniques d’informations de source ouverte et de renseignements déclassifiés obtenus par les services français » induit en erreur puisqu’il n’est constitué que d’un seul document homogène dans son style de rédaction (les trois photographies et le schéma à lacunes étant des annexes), ce qui dénote une apparente confusion dans l’esprit du rédacteur, entre le sens de « constitué de » et le sens de « constitué à partir de ».

Plus important, le style est journalistique, c’est-à-dire que les titres de paragraphes expriment les conclusions des paragraphes respectifs, ou encore que les paragraphes ne sont que des explications ou justifications des titres auxquels ils n’apportent d’ailleurs par grand-chose. À la limite le lecteur pressé comme un correspondant de presse peut se contenter des titres de paragraphes. Ce style est à l’opposé de celui du traitant de renseignement, dont les titres annoncent les rubriques qu’il explore successivement, par exemple faits allégués, acteurs en présence, positions géographiques respectives, déclarations de chaque partie, éléments matériels collectés, témoignages, hypothèses étudiées, ou autres titres adaptés au sujet traité.

Le renseignement, qu’il soit militaire à destination d’un ministre de la défense ou stratégique à destination d’un ministre des affaires étrangères, vise à informer un ministre et donc présente une analyse factuelle conduite méthodiquement, avant toute interprétation (laquelle est clairement séparée). Le journalisme, lui, au-delà du titre accrocheur destiné à faire acheter le journal ou faire lire l’article, présente d’abord quelques idées-force qu’il veut faire passer et retenir, l’argumentaire devenant secondaire. Le renseignement, lorsqu’il va plus loin que l’exposé d’une étude, présente à l’échelon politique un éventail d’interprétations possibles sans évidemment lui dicter une option. Le renseignement est un appareil d’État qui reste en place par-delà les alternances politiques, sauf évidemment dans les régimes de dictature durable, et joue donc sa crédibilité auprès de destinataires relevant de différentes sensibilités. Le journalisme, pour sa part, sert une ligne éditoriale particulière et ne peut pas subitement braquer son lectorat, ce qui l’amène d’ailleurs à choisir ses sujets voire à faire l’impasse sur ceux qui infirment ladite ligne éditoriale, alors que le renseignement ne choisit pas son sujet, il veille en général ou il scrute en particulier. De toute évidence, de par sa forme ce document n’est pas destiné à élever des informations à un ministre mais à livrer une opinion à la presse, ce qu’indique d’ailleurs immédiatement le sous-titre « programme chimique syrien clandestin » appuyé par aucun élément concret dans ce document présentant une opinion sur les allégations d’attaque chimique le 7 avril. Ce n’est pas une synthèse de renseignement. C’est une déclaration gouvernementale.

 

Langage

Résolument engagé et partisan, le langage employé est plus celui d’un militant cherchant à assurer le destinataire que son texte est conforme à la ligne du parti, que celui d’un serviteur de l’État cherchant à fournir au décideur une information exhaustive et objective. Par exemple le rédacteur utilise vingt-deux fois le mot « régime », et pas une seule fois le mot gouvernement, pour désigner les autorités légales du pays, et appelle aussi « forces pro-régime » l’armée régulière syrienne. Ce vocabulaire typique d’un politicien en campagne serait immédiatement corrigé dans un milieu militaire, et ôte au réquisitoire toute prétention d’objectivité pourtant nécessaire à l’établissement des faits. D’autre part il perd toute crédibilité en assenant des contre-vérités aussi flagrantes que celle des attaques « indiscriminées » contre la population, alors que depuis l’adoption de la résolution 2401 du Conseil de Sécurité les spectateurs du monde entier (sauf ceux des pays abonnés exclusivement aux agences de presse de la coalition antisyrienne) ont pu assister aux cessez-le-feu gouvernementaux et à leur violation quotidienne par les islamistes, à l’ouverture des corridors humanitaires et d’évacuation, aux meurtres systématiques par les islamistes des résidents qui tentaient de s’enfuir, puis à l’intervention de sécurisation et enfin aux débordements de joie des dizaines de milliers d’anciens otages finalement évacués avant l’entrée des forces de sécurité.

Le langage employé est celui qui exprime ce que les juristes appellent « l’intime conviction du juge », et qui en l’occurrence entend justifier par cette conviction a priori (que le français nomme « préjugé ») que ledit juge autoproclamé n’ait d’une part pas estimé judicieux de respecter le droit de défense de l’accusé ni d’attendre les résultats de l’enquête demandée par le gouvernement syrien à l’institution internationale compétente, et d’autre part estimé moralement justifié de violer la charte des Nations Unies en infligeant lui-même une punition (concept prohibé depuis des siècles par le droit international) à l’issue d’un jugement volontairement expéditif.

 

Méthodologie

Le rédacteur ignore la méthodologie du renseignement. D’abord il ne cherche pas à réduire puis recouper les informations. S’il a reçu cinq messages similaires il en déduit qu’il y a cinq sources distinctes voire cinq événements (syndrome de la colonne des 3.000 moudjahidin ayant fui Srebrenica par les bois), sans chercher, de son bureau parisien, à remonter à la source pour voir s’il ne s’agit pas de cinq répétitions d’un seul message émis par une source unique ; et bien sûr la non-réduction des messages finaux aux informations originales interdit le recoupement de celles-ci.

Ensuite il ne cherche pas à identifier et suivre les canaux et à authentifier les sources, ce qui serait certes difficile sur des réseaux sociaux Internet.

Enfin il ne cherche pas à coter séparément la plausibilité de l’information et la fiabilité de la source, distinction de base de tout apprenti en renseignement. Par exemple, et indépendamment de la fiabilité estimée de la source, une information assurant que le gouvernement syrien victorieux aurait volontairement et bêtement commis exactement l’acte tactiquement inutile dont les grandes puissances avaient pourtant averti qu’il entraînerait leur intervention, doit être affecté d’un coefficient de plausibilité différent du coefficient de plausibilité d’une information assurant que les milices islamistes auraient commis précisément l’acte entraînant automatiquement une intervention étrangère en leur faveur. Parallèlement et indépendamment de ce niveau de plausibilité, il faut également noter la fiabilité de la source de toute information, un informateur ou un gouvernement jamais pris en délit d’inexactitude, et un informateur ou un gouvernement coutumier du mensonge ultérieurement avéré, n’étant pas des sources de même niveau de fiabilité. Par exemple en écrivant que la Syrian American Medical Society est « habituellement fiable » le rédacteur en dit long sur sa connaissance du passif informationnel de cette organisation d’un gouvernement déclaré ennemi de la Syrie (partialité qu’il omet de signaler), et présente les frappes sur les infrastructures médicales « révélées » par cette agence comme un fait avéré alors qu’au moment où il écrit il ne peut pas ignorer qu’aucune infrastructure médicale n’a été touchée dans toute la Ghouta orientale les 6 et 7 avril. Il utilise même plus loin l’expression « renseignements fiables », montrant qu’il ignore que la fiabilité est un critère qui caractérise une source et pas une information, non seulement pour le renseignement mais plus simplement pour la langue française. Basant toute sa synthèse sur les images publiées à travers les réseaux sociaux, il écarte l’idée d’un montage au nom de la spontanéité de ces publications, sans expliquer ce raisonnement ni d’ailleurs démontrer cette spontanéité. Des suppositions d’intentions sont contredites par les faits quelques lignes plus loin, sans que le rédacteur soit gêné par la contradiction, par exemple, entre d’une part l’affirmation d’une stratégie à dominante chimique contre les islamistes et sur la population, et d’autre part la rareté des attaques et le caractère artisanal et très obsolète des vecteurs et des produits, ou une autre contradiction entre d’une part l’accusation d’une stratégie visant à « terroriser les populations » et d’autre part la réaction des mêmes populations qui se déclarent terrorisées lorsqu’elles sont subjuguées par les terroristes islamistes étrangers et débordent de joie lorsqu’elle sont libérées par leur armée.

Sans surprise, ce document n’étudie pas les faits ou allégations en eux-mêmes mais les présente à la lumière d’un historique sélectif, censé convaincre, en forme de réquisitoire ne mentionnant aucune des dizaines d’attaques chimiques menées par les islamistes. Faisant volontairement l’impasse sur l’étude des stratégies, moyens, positions, intérêts et modes d’action possibles de chacun des nombreux autres acteurs sur le terrain, le rédacteur tient son destinataire dans l’ignorance de la présence en Ghouta orientale de populations nombreuses et d’obédiences diverses, de milices islamistes distinctes, de services publics (pas seulement militaires) et parapublics syriens, d’organisations humanitaires, de coopérants militaires russes, d’agents clandestins occidentaux et peut-être arabes, de l’agence de propagande d’al-Qaeda qui usurpe la crédibilité des vrais Casques Blancs…

Cette impasse totale sur les autres acteurs possibles et son refus d’étudier le moindre scénario alternatif à celui qu’il présente conduit évidemment le rédacteur à assener en conclusion que « il n’existe pas d’autre scénario plausible », reprenant là textuellement la déclaration commune des gouvernements anglais, français, allemand et étatsunien du 15 mars au sujet de l’affaire May-Skripal. Il en partage d’ailleurs la cible ultime en accusant expressément la Russie d’avoir « constamment apporté une couverture politique au régime syrien sur l’emploi de l’arme chimique », en contradiction manifeste avec l’action incessante de ce pays pour faire intervenir l’OIAC (jusque sur le terrain malgré l’opposition des ennemis de la Syrie), faire renoncer la Syrie aux armes chimiques en 2013 et les faire démanteler par l’OIAC, et en omission flagrante du rôle de la Turquie dans la fourniture d’armes chimiques aux milices islamistes et des États-Unis dans l’entraînement desdites milices à leur utilisation.

On ne saurait espérer que l’ENA enseigne une méthode de raisonnement, nonobstant il ne serait pas inutile d’envoyer les énarques de vingt ans d’expérience en position de responsabilité apprendre à Compiègne avec leurs cadets officiers subalternes la contexture d’une fiche d’analyse ou de synthèse.

 

Matériau

Il n’est pas nécessaire de s’étendre sur le matériau évoqué, vu que le rédacteur reconnaît que les services français ont analysé essentiellement des témoignages, photos et vidéos publiés sur les réseaux sociaux (donc non authentifiables), et accessoirement des témoignages qu’ils ont « obtenus », il ne dit pas de qui, mais pas recueillis eux-mêmes.

Entre autres aveux, ses déductions péremptoires de « l’utilisation supposée de broncho-dilatateurs par les services médicaux observée dans les vidéos » dénotent d’ailleurs une mauvaise observation des vidéos initiales en question, et une ignorance – volontaire ou pas – des autres vidéos et photos du même jour et des mêmes acteurs (et de leurs commentaires) diffusées les jours suivants. Il apparaît rapidement qu’aucun agent français n’a visité les lieux ni parlé avec les services médicaux ou les apparentes victimes. Cela n’est pas une surprise, car si la France a bien détaché des officiers de liaison et des sous-officiers instructeurs auprès des milices islamistes, ainsi que des équipes de forces spéciales et peut-être des observateurs d’artillerie, elle ne dispose en tout cas d’aucun officier traitant dans la Ghouta orientale.

 

Conclusion

Pour reprendre la terminologie du rédacteur, les services d’affaires étrangères du régime français ne ressortent pas grandis de cet exposé d’évaluation nationale. Du moins n’ont-ils cette fois pas tenté d’usurper et conséquemment détruire la crédibilité des professionnels militaires du renseignement, comme en 2013 (voir article – en cliquant sur ce lien – dont les commentaires sur la méthodologie s’appliquent là encore). Le ministère des affaires étrangères du prochain « régime français » aura un sérieux travail de reconstruction d’un outil de renseignement afin de fournir à l’échelon politique le renseignement authentique, traité et évalué lui permettant de prendre ses décisions en toute connaissance de cause, quitte à muter ses services d’influence actuels à un secrétariat d’État à l’information publique. Plus gravement, cette affaire révèle l’état de délabrement, d’amateurisme et d’aveuglement du régime actuellement aux commandes de l’État et de la France, et accessoirement donne des arguments aux puissances qui veulent retirer à la France son siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU.

 

Stratediplo
17/04/2018


[00:46]


STAGED CHEMICAL ATTACK : ATTAQUE CHIMIQUE SIMULÉE
sous-titrage en français

[03:14]



 

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2 Commentaires

  1. Claude Roland dit :

    À la lecture de ce texte et d’autres documents, il devient évident que l’enfumage prend des proportions d’un régime dictatorial comparable au communisme primaire de type stalinien. Mais comme la France n’arbore pas de drapeau rouge, la population ne veut y croire. La situation sociale du public ne correspondant pas à celle de la Corée du Nord, on ne veut y croire.
    Micron 1er est en train d’achever la crédibilité de la France sur le plan international, mais il s’en fiche (car il règne), tout comme la plupart des Français d’ailleurs puisque beaucoup sont persuadés que la France est le centre de l’univers et que tout y est « meilleur de la galaxie » !
    La question essentielle revient donc encore : jusqu’à quand les Français vont-ils tolérer un tel merdier puant ? Le coq est bel et bien leur emblème : un oiseau belliqueux et fier mais qui n’est qu’un p’tit gallinacé fragile, seul animal capable de chanter sur un tas de fumier puant !
    Pour ma part, je lui préfère l’emblème Gaulois : le sanglier razorback.

     
    • Claude Roland dit :

      D’ailleurs, Minurne aurait intérêt à remplacer le coq de son en-tête de page avec un sanglier gaulois plutôt que ce gallinacé vaniteux.
      Les Gaulois avaient cette emblème razorback qu’ils portaient en haut d’une perche. Pour des résistants, c’est plus significatif.

       

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